COUP DE COEUR - 12/11/2014

RENCONTRE AVEC UN ARTISTE DE L’ÉPHÉMÈRE : MAJID, POÈTE À FLEURS DE PEAU

MUSE 015

On ne peut manquer de faire escale chez Muse, qui s’annonce de loin, exhalant ses couleurs, jonchant d’effluves l’asphalte gris d’une petite rue à mi- pente, perchée sur la butte Montmartre. Lorsque l’on franchit le seuil de la petite boutique, le charme opère immédiatement. Le regard s’élève au zénith, une suspension dorée, surmontée d’une composition échevelée où se mêlent branchages secs, plumes de paon et papillons de papier, y diffuse une lumière très douce qui coule jusqu’au sol en damier noir et blanc.

On n’aperçoit pas tout de suite Majid Mohammad, le maître des lieux. On entend d’abord sa voix caressante, matinée d’un accent discret, musical. Puis il apparaît au détour d’une brassée de fleurs odorantes, silhouette longiligne, petite moustache fine au-dessus d’un franc sourire.

Rien n’est laissé au hasard dans cet amoncellement de fleurs fraîches, classiques ou sauvages, de feuillages, branches aux fruits en éclosion et autres fougères savamment orchestrés en un indéniable cabinet de curiosités. Car Majid affectionne le raffinement de la mise en scène, mêlant les fleurs surannées et décalées et végétaux étranges et fascinants aux objets les plus divers chinés de-ci delà. Ici un buste de plâtre au regard mélancolique se cache derrière une masse de fritillaires méléagres, là un pare-feu éventail en bronze doré fait la roue entre deux colonnes à chapiteau corinthien, et sur le bureau du maître de séant un petit cabinet en laque du japon ouvre ses deux battants sur sept tiroirs où l’on brûlerait de jeter un coup d’œil.

IMG_0923Il a sa façon bien à lui de penser le rapport entre les fleurs et les contenants singuliers, de concevoir le tout comme un objet unique.

« J’aime à penser que c’est un objet de convoitise, je recherche l’inspiration dans le détail et aime créer des ambiances qui suscitent une émotion quand on le voit, quand on le possède, quand on le respire »

Il ajoute « Les histoires composées sont uniques à chaque fois, une matière, une couleur, un volume ainsi qu’un vide sont souvent les éléments déclencheurs qui mettent en lumière l’esprit floral final – comme par exemple le clair-obscur des bouquets incroyablement denses des peintres hollandais du XVII et XVIII eme siècle ». C’est qu’il sait forger des histoires, le créateur de Muse qui nous vient d’un pays où la poésie est reine.

 Né en Iran  où il a grandi et vécu une bonne partie de sa vie, compatriote et ami de Marjane Satrapi – auteure de Persépolis – il a appris son métier de fleuriste à Téhéran où il avait déjà ouvert sa propre boutique.

« Les roses d’Ispahan, les œillets et tubéreuses ont marqué mon enfance avec leur parfum si délicat, ainsi que la musique et la poésie persane », glisse-t-il d’une voix douce, « Et à un certain moment de ma vie d’adulte, l’univers des fleurs a fait écho à ma sensibilité restée intacte face à leur beauté. C’était dès lors une évidence pour moi de prendre ce chemin ».

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UN PERSAN A PARIS

 L’histoire commence dès avant sa naissance…

«Quand j’étais dans le ventre de ma mère – c’était la première fois qu’elle attendait un enfant, une expérience assez incroyable pour elle…- c’était l’après-midi, la plupart du temps, dans un jardin qui n’était pas loin de notre maison. Elle était assise sur un banc et caressant son ventre, elle regardait les fleurs, le jardin», raconte-t-il.

Majid évoque encore avec émotion le souvenir de sa mère qui fleurissait quotidiennement chaque pièce de sa maison d’enfance.

À un moment de sa vie, et pour des raisons de convictions différentes, lui et sa famille ont choisi de continuer l’aventure de la vie à Paris, et c’est tout naturellement qu’il a poursuivi son chemin de créateur floral collaborant avec d’autres, affûtant son œil en observant les plus grands.

 DE BELLES RENCONTRES DANS L’UNIVERS DE LA MODE ET DU LUXE

Dernièrement Responsable chez L’Artisan fleuriste – situé dans le haut marais pendant une dizaine d’années, il poursuit sa route avec une grande générosité. Très inspiré par l’univers de la mode son parcours est rythmé de belles rencontres : la talentueuse styliste Ann Demeulemeester, le créateur de mode Kris Van Assche – directeur artistique de la maison Dior Homme après le départ d’Hedi Slimane en 2007. Il noue en particulier une relation privilégiée avec le fantasque John Galliano dont il fleurit régulièrement les lieux de vie. Très à l’aise dans l’univers du luxe, il développe de belles collaborations avec les maisons prestigieuses telles que Cartier, Dior, Van Cleef & Arpels. Majid s’intéresse aussi à ses alter egos notamment le sémillant fleuriste normand Thierry Boutemy, installé à Bruxelles, dont il avoue avec simplicité apprécier le talent.

Pendant toutes ces années, le désir d’un lieu tout à lui…

« J’ai eu envie d’un lieu rare et de proximité où l’on respire un air fragantuesque et délicat pour y composer des mises en scènes éphémères et cultiver comme un explorateur mon propre univers – via la scénographie végétale également ». Il ajoute : « La rencontre des plus belles matières végétales sous toutes leurs facettes, oser des combinaisons inattendues, parfois surprenantes, et surtout ne pas oublier que les règles sont avant tout faites pour être transgressées ! »

IMG_8715Il y a un an tout juste, Muse a cueilli son nom et son écrin à Montmartre. Lever à 3 heures du matin, direction Rungis pour faire son « casting floral », raconte-t-il avec humour, ouvrir la boutique, faire la mise en place des trésors de fleurs récoltés, créer des bouquets sur mesure, préparer les commandes tout en accueillant avec chaleur les clients tout au long du jour. Il essaie de privilégier au maximum les producteurs locaux et nationaux et souligne qu’il n’est pas indifférent aux conditions de travail trop souvent inhumaines dans certains pays producteurs.

Les journées de Majid sont bien longues. Cela ne l’empêche nullement de prendre le temps d’écouter ses visiteurs avec une égale gentillesse, de les conseiller, suggérer les fleurs de la saison. En ce début d’automne, il choisit pour eux des chrysanthèmes Tokyo à la belle tête jaune, de magnifiques Dahlias au rouge velouté…

Il définit la « touche Muse » avec un savoureux oxymore :

« la légèreté chargée…et poétique »

Si la beauté, comme l’écrivait Stendhal, n’est que la promesse du bonheur, franchir le seuil de Muse revient à s’assurer que cette promesse sera tenue !

MUSE 062

4 rue Burq 75018 Paris

www.muse-montmartre.fr

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